Poissons sfaxiens

Comme tout Sfaxien nous parlons souvent de poissons…. Il était un temps où il y avait beaucoup de poissons entre Sfax et Kerkenah. Vous souvenez-vous des floukas des sbarès, des bouris, ouratas, chelbas, Karous, etc, sans parler des parties de pêche ?

Qui n’est pas allé à ‘’Madagascar’’ pour y pêcher la merka du soir ? Qui n’a pas acheté sa boite de ‘’Doud’’ ou de crevettes sur le quai, dans l’espoir d’une pêche miraculeuse ? Qui n’a pas caressé l’espoir de revenir avec un beau loup, un Karous, de derrière les fagots ?

D’autres avaient quelquefois la chance d’aller pêcher dans le chenal de Kerkenah en s’embarquant sur une vieille barque à voile latine, pleine des cicatrices d’une vie laborieuse…

……….Il fait nuit noire, nous partons, à vélo direction la petite darse du port Le trajet ne dure qu’une dizaine de minutes. Sur le quai, Filimouna, le vieux pêcheur, est là, guettant notre arrivée. Le bas de son pantalon roulé découvre ses pieds nus. Il nous salue sobrement : « Yassas, salut ! ».

Près de l’anneau d’amarrage, deux veilles boites de conserves sont remplies de crevettes grises, fraiches : ce sont les appâts que nous utiliserons aujourd’hui. Il y a aussi un petit Kanoun rempli de braises bien rouges. Nous descendons dans la barque avec précaution. Nos quelques affaires sont mises à bord, et rangées.

A la rame, nous sortons du port lentement. Lorsque nous sommes suffisamment éloignés, papa hisse la voile latine, tandis que Filimouna se met à la barre. La nuit est encore noire, un petit vent gonfle la toile, et la barque glisse en prenant de plus en plus de vitesse. Papa après avoir fourbi quelque chose dans sa sacoche prépare une théière. Pendant qu’il fait cela, je me laisse bercer : j’ai sommeil…

Filimouna me tend une vielle boite de conserve vide, et en sicilo-grec, de sa voix basse, il me dit avec douceur : « Iorgo, copa. Gligora ! Écope Georges. Vite ! ». Je la prends, et me penche : au fond de la barque, il y a déjà plusieurs centimètres d’eau, il faut commencer à écoper car le niveau monte : je m’y attelle.

On se dirige vers l’ile de Kerkennah. « Nous nous arrêterons avant le chenal ! » dit papa, »

Maintenant, il s’active autour du Kanoun. Il en remue les braises, et y pose la théière. Le temps passe et bientôt une lueur, là-bas dans le ciel, pointe. Elle est très rapidement suivie du disque solaire, et en quelques minutes tout change. C’est magnifique ! Et c’est aussi comme un signal : nous sentons une envie d’entreprendre quelque chose. Remuer, parler, et… écoper : « Copa Iorgo, copa ! » j’y vais de plus belle. Pendant ce temps, papa affale la voile, la met sur le côté ; l’ancre est jetée, la barque s’immobilise.

Alors, commence la partie de pêche, loin des côtes, en un endroit supposé être poissonneux.

Papa est le premier à lancer ses lignes palangrottes et à tirer les premières prises hors de l’eau. Filimouna, lui, active le Kanoun : il est prêt. Les premiers poissons sont immédiatement mis à griller. L’odeur se répand jusqu’à moi, ça sent bon ! « Foti, na lavi ta psaria ! —Faustin, prends le poisson.

Après avoir débarrassé les poissons grillés de leurs écailles, ils en détachent la chair, et hop ! Dans la bouche !

Ça y est, moi aussi j’ai un poisson, un gros ! Mais, soudain, un « Copa Iooorgo, copa, gligora ! » retentit. Je regarde la boite, je regarde la ligne, j’écoute mon père, j’écoute Filimouna. Ça s’embrouille !

Ya que le poisson qui me fiche la paix : c’est normal parce qu’il n’y est plus : il a fini par se tailler ! Alors, pourquoi ça tire, ça tire si fort ? « Iorgo tu m’as accroché ! Arrête de tirer ! » Me lance mon père.

C’est la panique : il y a toujours un truc qui colle pas ! Du fil, y’en a partout ! Alors je laisse tout tomber, le fil, le poisson, mon père, Filimouna, l’écope, l’eau au fond de la barque, et j’attends que ça passe. Ouf !

Je me suis effondré après le casse-croûte. J’ai dû dormir un bon moment ! car c’est la fin de la journée et nous sommes sur le retour.

À l’approche du port la mer se peuple de felouques longues et basses, aux coques noires de goudron ; leurs voile carrées et latérales rasent l’eau. Elles transportent des gargoulettes à double anses. Bien alignées, celles-ci forment des rangées denses de couleur orange : on dirait les galères de commerce romaines qu'on vit dans les livres d' histoire…

Décidément, je n’arrive pas à me réveiller…………

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