Le chevrier maltais

 (Extrait du livre "Le jardin des délices oubliées" de Roger Macchi ;)

Je me souviens, l'homme était maigre, sec, sans âge. Son visage semblait taillé à coups de hache dans une vieille souche d'olivier. Le cheveu broussailleux, la bouche épaisse, encadrée d'un duvet poivre et sel. La peau, tannée par le soleil avait les rides de la tortue de mer que parfois, les marins retournaient pattes en l'air sur le trottoir face à mes fenêtres. Seuls ses yeux étaient clairs, il avait un regard d'enfant naïf et candide, reflétant une simplicité de cœur et d'esprit.

Sa chemise sans col n'avait ni couleur ni forme, et son pantalon rapiécé, tenu par une corde à la taille s'arrêtait à mi-jambe. Les pieds nus énormes et fort sales, avaient des orteils écartés qui lui donnaient une démarche de canard. Ses mains ridées, tachées de brun tenaient un long bâton avec lequel il caressait gentiment le flanc de ses chèvres lorsque celles-ci s'arrêtaient trop fréquemment pour brouter les maigres brins d'herbe se faufilant entre l'asphalte fissurée de la route.

Dès que se levaient les premières brumes matinales que le soleil encore indulgent tiédissait lentement l'air, il débarquait des alentours, et sillonnait les rues de la ville réveillant les populations par le tintement des clochettes se balançant au cou de son petit troupeau d'une dizaine de bêtes, et du son de sa voix rauque et caverneuse, criant à tue tête :

__ « ARHLIB ! ARHLIB !! ».
Alors, les mères dévalaient les escaliers en babouches, robe de chambre, bigoudis sur la tête et casserole ou pot de terre à la main, parfois un simple bol !
Le chevrier, sans un mot, faisait claquer sa langue deux ou trois fois appelant ainsi les bêtes qui docilement venaient autour de lui.
Il prenait le récipient, s'asseyait sur le trottoir, posait le bocal à terre et de ses gros doigts calleux, faisait couler délicatement le jet de lait fumant.
Les chèvres en cercle autour de lui, se frottaient à son pantalon, lui donnaient des petits coups de tête affectueux dans le dos.
En attendant leur tour les femmes bavardaient… de la rougeole du petit dernier, du mari qui bien sûr n'est pas à la hauteur, ou de l'autre, la voisine, celle que l'on ne voit jamais, qui est une mauvaise femme et porte la scoumoune !
Le chevrier loin de ces considérations, tête basse et sourire timide, encaissait les quelques douros que lui tendait la cliente, son doux regard uniquement tourné vers ses chèvres aux poils soyeux et luisants.
Puis sans un mot, il passait à la cliente suivante !
Le lait encore chaud et moussant allait alors directement dans le bol des enfants en partance pour l'école.

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