Tata Ninette

Je me souviens, dans chaque famille, chaque enfant avait une tante chérie.
Il y avait les tatas Rosette, les tatas Marinette, les tatas Guiguitte, les Founette, les Rirette, les zizette, les Lilette, et tant d'autres…
La mienne c'était tata Ninette !

En réalité, ce n'était pas vraiment ma tante, c'était la jeune sœur de la grand-mère que je n'ai pas connue. C'était aussi ma seule famille. Dans cette culture méditerranéenne où les parentés sont nombreuses et essentielles, je me cramponnais à tata Ninette, Je l'aimais ma tata Ninette !
Et puis, pardessus tout, tata Ninette était un Renoir !
Je l'ai retrouvée bien plus tard, lors d'une exposition, dans le portrait de « Misia Sert » le même haut chignon formant un chou sur le sommet du crâne, les mêmes yeux, comme deux perles noires posées sur de l'émail blanc, mis en valeur par d'épais sourcils en arc de cercle, la bouche lumineuse, et la poitrine conquérante !
Le corps bien charpenté, robuste et indolent.
Assise dans son jardin à Ferryville, elle prenait la lumière du soleil qui jouait par taches aux travers des ombres des grands arbres et des nuages du ciel.Un Renoir ma tata Ninette, vous dis-je !
Quel bonheur pour moi lorsque mes parents m'envoyait quelques jours en vacances chez tata Ninette !
Son mari Emile, originaire de Lyon, bon vivant et quelque peu farceur, aimait me mettre dans des situations invraisemblables, et il se régalait de me voir me dépatouiller, m'emberlificoter, pour me sortir non sans mal des pièges tendus. Et moi, j'étais fier lorsque je pouvais retourner la situation. C'était un jeu d'estime réciproque. L'oncle Emile avait des yeux rieurs, et une intelligence fine.
Il avait aussi une bonne situation à l'arsenal de Bizerte, et un haut grade dans la franc-maçonnerie de Tunisie. C'était un personnage haut en couleur.
Plaisir suprême pour moi, lorsque par les chaudes soirées d'été, au dîner, j'avais droit comme les grands, à la soupe au vin ! … Il s'agissait de mettre dans l'assiette creuse du sucre, des cubes de glace, des petits croûtons de pain rassis, et de verser dessus du vin rosé.
J'en ai encore le goût dans la bouche !

Emile et Ninette avaient un petit cabanon sur la plage à Tinja. Aussi le dimanche matin tôt, tata Ninette préparait la pizza, le poulet rôti, la glacière, et nous partions avec la belle auto de tonton Emile.
Sur place, Emile sortait les chaises longues aux tissus rouges et jaunes et la table de camping en fer peinte en vert. Tata Ninette se posait dans la chaise longue avec des soupirs d'aise, pendant qu'Emile en tricot de corps, préparait l'apéritif. Je me déshabillais à la hâte laissant mes vêtements en boule par terre dans un coin du cabanon, et j'allais retrouver les enfants du voisinage. Parmi eux, il y avait Francette. J'aimais bien Francette, nous avions des regards complices que je voulais … voluptueux !
Ma tante criait :
Restez au bord, ne vous éloignez pas ! Il est encore trop tôt pour se baigner.
Et la voisine ajoutait :
Sortez du soleil, vous allez attraper une insolation !

 Pendant que nous jouions dans le sable, creusant des tunnels qui mettaient à jours toutes sortes de déchets, cosses de glibettes, mégots, épluchures d'orange.
Les amis faisaient cercle autour de la table de camping verte, ou Emile versait « l'anisette Gras » dans les verres.
Enfin, nous avions l'autorisation de nous mettre à l'eau. Alors, ivres du bonheur de l'enfance, nous éclaboussions, sautions, rampions sur le sable, avec des cris, des culbutes, des entassements les uns sur les autres, mais toujours avec des égards particuliers pour Francette que je protégeais.
Attention, ne vous éloignez pas ! Restez devant nous ! … Pas plus loin. Criait tata Ninette.
Emile, verre en main, interrompait les considérations politiques d'avec ses amis, pour notifier à Ninette : - De laisser tranquille ce petit !

Mais bientôt, il fallait sortir de l'eau pour ne pas « attraper une pleurésie ! » Se sécher, passer un tricot, et surtout, ne pas boire glacé !
Après le repas, sieste obligatoire, et à l'ombre !
Malgré la chaleur de l'après midi, tata Ninette ne quittait pas sa robe à fleurs sans manche, sur sa chaise longue, abritée par l'auvent du cabanon. Par la finesse de la lumière atténuée, elle semblait une fleur opulente et radieuse, Les tons nacrés de sa chair, par les jeux d'ombre et de lumière qui s'interpénétraient, devenaient légers. Le paysage autour, perdait de la consistance, l'air se décolorait à force de clarté, et l'on ne voyait plus que sa grâce lumineuse empreinte de poésie retenue. - Un Renoir !
L'heure de vouloir retourner à l'eau arrivait !
Pas encore disait tata Ninette, la digestion n'est pas finie ! Attendez quatre-heures. Mais vous pouvez vous amuser en attendant.
On partait courir sur le sable, je donnais la main à Francette, et de toucher ainsi sa peau me donnaient de grands frissons.
Je crois que nous étions très amoureux Francette et moi… enfin, surtout moi.
Elle, je ne l'ai jamais su !
Je n'ai jamais eu le courage de lui demander !… Nous avions alors dix ans, peut-être onze !

 

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