L'autorail du pays des merveilles



Faisant partie de la grande famille des cheminots Sfaxiens , je dois hommage à tous nos anciens qui ont fait « la ligne du Sfax Gafsa » ou ont contribuer à ce que cette ligne fonctionne quoiqu'il advienne...Je voudrais parler, en guise de reconnaissance, de » l'Autorail « (avec un grand A) ,sujet de discussions ,de passion et de discorde familiale durant ces années ,trop courtes hélas .
Cet Autorail se présentait dans mon imaginaire sous la forme d'une machine mythique , style bête à 1000 pattes...


Mon père, François, électricien « à la compagnie » et mon oncle Pierre, diéséliste connaissaient « leur » Autorail sur le bout des doigts, c'était une bête capricieuse dont le taux de pannes,d'après eux, était élevé, il fallait donc y passer du temps et être toujours dessus, mais à cette époque le temps ne comptait pas, il leur arrivait donc de se rendre à la « compagnie » pour travailler à « l'entretien » de l'autorail y compris en dehors des heures de service.Pour tout vous dire ,je ne sais pas si en réalité ,ce n'était pas pour retrouver des copains …Mais ce n'est qu'une supposition !!
Mon cousin Paul (dit Popaul, fils de Charles) conduisait lui, l'autorail sur la ligne du sud mais il ignorait complètement son mode de fonctionnement et je crois que cela ne le traumatisait pas tellement.
L'Autorail faisait en quelque sorte, partie de la famille et quand il était « malade » c'était un drame qui conduisait à des discussions familiales de la plus haute importance.

De temps en temps mon père m'amenait à la « compagnie » pour bricoler ma mobylette et j'adorais ces odeurs de gasoil, d'essence, de graisses, de moteurs démontés, de sciure de bois dans les ateliers où bien entendu tout le monde se connaissait.C'était une sorte de tour de Babel où toutes les langues se pratiquaient et où le dieu unique était le train, qu'il soit autorail, train à vapeur, ou autres …

Pour moi, jeune ado, le bonheur était de sabler la bougie au pulvérisateur sous pression, de nettoyer le moteur au pétrole et de bricoler le pot d'échappement pour gagner quelques kilomètres heure sur les conseils avisés des copains d'atelier à mon père et mon oncle.De cette époque j'ai gardé un souvenir d'une grande famille, et mon père (92 ans aujourd'hui) , conserve encore un ami , ancien collègue,du même age ,qui lui est très cher et avec qui il est toujours en contact ( Mr Abdel Kaffi , dit le Radj toujours de ce monde à Sfax ).

De retour en France, j'ai voulu donc, perpétuer cette tradition familiale et sur les conseils empressés de mon père et mon oncle ,réaliser mon stage de dernière année d'études d'ingénieur, à la « compagnie » (SNCF) et pourquoi pas d'y travailler plus tard .
Cette expérience s'est malheureusement arrêtée après ce stage, n'ayant retrouvé ni l'ambiance ni la convivialité qui régnaient à l'époque que je n'avais connue pas si longtemps que cela auparavant dans un autre lieu.

Aujourd'hui,pour moi , le mot « entretien » s'est transformé en « maintenance » et je suis toujours dans ce milieu, sauf que pour moi « l'autorail » est un Airbus ou un Boeing et il m'arrive de donner quelques cours de maintenance dans des compagnies telles que Tunis Air , et bien d'autres encore un peu partout autour du monde , comme quoi , on ne peut échapper à ses origines qui conditionnent le destin de chacun , ainsi , le tour de la boucle est bouclé ,même si l'on veut échapper à ses démons, on n'échappe pas à son destin.

Revenons à notre Autorail. Aujourd'hui encore ,il arrive à mon père de sortir les vielles photos de « l'Autorail » d'une boite à chaussures et raconte indéfiniment tel ou tel dépannage en plein cagnard dans le bled du coté de Gafsa ou un déraillement d'un train de phosphates à Redeyef , il rêve encore de ce temps des pionniers et me fait rêver , moi qui ne peut que lui raconter que mes ennuis à Delhi , Hong Kong, Singapour ou ailleurs sur des machines bourrées de technologies dites intelligentes qui ne servent qu'a transporter des gens pressés d'un endroit de la planète vers un autre endroit , le plus vite possible et si possible sans trop de problèmes , sur lesquelles le rêve est absent ,remplacé par des somnifères ou des boissons qui conduisent au même effet...

Comme quoi le rêve, n'est pas d'aller au plus vite mais de se laisser pénétrer lentement dans un univers à l'échelle humaine comme l'autorail de notre jeunesse, lui qui, par ses mouvements de balancier et sa vitesse toute relative nous berçait en nous donnant l'illusion d'être transportés petit à petit dans un pays merveilleux tout en poursuivant le voyage.

Le pire c'est que nous étions grâce à l'autorail en plein au pays des merveilles, il suffit encore aujourd'hui de fermer les yeux, de faire le vide, de se souvenir de l'apparition lointaine de l'amphithéâtre d'El Djem à travers le vert des oliviers de la plaine sous un soleil couchant ,avec un ciel rouge pourpre haché de quelques traînées blanchâtres tout en longeant une piste poussiéreuse de couleur ocre bordée de figuiers de Barbarie où un jeune berger se presse de rentrer ses moutons avant la nuit , et juste devant son troupeau un mulet trottinant en traînant une vieille charrette penchant vers l'arrière ,pleine de melons et de pastèques tout juste récoltés pour le marché de demain …

Où retrouver de telles images, dans quel pays, sous quelle latitude ? ,……… c'est bien ce que je dis, c'était le pays des merveilles, nous y étions et notre traîneau magique c'était l'Autorail …Conservons ces images, et tant qu'elles seront en nous, elles nous serviront de ciment.La mémoire, l'imagination, et le rêve sont des valeurs humainement transmissibles dont l'abus n'est puni d'aucune loi.Imagine !! Chantait John Lenon, c'est tout un programme, alors imaginons et transmettons, c'est ainsi que la vie se perpétue.
Nos anciens avaient cette imagination pour aller de l'avant et faire tourner la « compagnie, comme ils disaient », ils rejoignent maintenant peu à peu un pays d'ou l'on ne revient pas, peut être que ce pays est aussi un pays des merveilles, en tous cas, je suis persuadé qu'ils discutent encore de leur Autorail, et je paierais cher pour entendre une fois de plus toutes ces plaisanteries qui raisonnaient à travers les ateliers dans ces langues qui ont bercées  notre enfance et adolescence.

Dormez en paix les anciens, nous, vos fils, nous nous sommes retrouvés à travers un grand tube pour honorer vos mémoires et raconter à nos enfants que nous avons connu jadis au pays des merveilles des gens qui ne parlaient pas la même langue, n'avaient pas la même religion, n'étaient pas riches, mais avaient comme richesse en commun une « compagnie » dont ils étaient fiers et dont la principale activité était de faire traverser à plein de gens un pays magique en les berçant..

( Extrait du forum  sfaxien )

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