Se perdre ... Se retrouver


Denis (c’était le surnom que quelqu'un avait donné à Laurent dans sa prime enfance) enroula le qitane, le fil de coton, autour du zerbout, la toupie. Quand elle fut entièrement entourée de fil – telle une momie de bandelettes -, il la lança sur le trottoir où elle commença à tourner. Il se mit alors à quatre pattes, posa sa main droite retournée par terre et entreprit d’amener la toupie sur sa paume. Ce n’était pas facile, mais habile et rompu à ce jeu, il y parvint. La toupie poursuivit sa rotation sur la main du garçon en ralentissant jusqu’à ce que, sa vitesse devenant insuffisante pour contrebalancer la pesanteur, elle tombe et s’immobilise.

 Sylviane, sa petite amie, le regarda avec admiration.
- Comment tu fais, Denis ?
- Je ne sais pas. C’est peut-être un don. J’ai toujours été habile de mes mains.
Elle les regarda.
- Elle sont belles, tes mains…
Il se rapprocha d’elle et prit les siennes.
- C’est vrai ce qu’on raconte ? lui demanda-t-il.
- Quoi ?
- Que vous allez partir ?
- Mes parents en parlent de plus en plus, je crois bien qu’ils ont décidé de le faire. Tout le monde s’en va. Je préfère ne pas y penser. Parlons d’autre chose…
- Et où comptent-ils aller ?
- En France…
- Où ça ? C’est grand, la France…
- Dans le Sud, sans doute. On a de la famille là-bas. Et toi, Denis ?
- Mes parents aussi parlent de partir. Quelque chose s’est cassé depuis… depuis Bizerte, je crois.
- Et où est-ce qu’ils iraient, où est-ce que vous iriez ?
- On a de la famille en Alsace.
- C’est loin du Sud, l’Alsace ?
- C’est l’Est, pas la porte à côté…
- Alors; on ne se reverra plus ?
- Ce sera peut-être difficile, mais on pourra s’écrire ou se téléphoner…
- C’est ce qu’on dit avant de partir. Une fois là-bas, on est pris par la vie, qu’il faut reconstruire, et on finit par s’habituer à la séparation, par oublier…
- Je ne t’oublierai jamais, Sylviane.
Il lui serra tendrement les mains.
- Tu le crois sincèrement, tel que tu es ici et maintenant. Mais ailleurs et demain, seras-tu encore le même ? Peut-être que notre amour n’est qu’un moment de notre vie qui passera…
- Non, il ne passera pas !
Il la serra contre lui, les yeux mouillés de larmes.
- Nous allons grandir, reprit-elle, entrer dans la vie, travailler, suivre des chemins différents qui vont nous éloigner forcément l’un de l’autre…
Il la fixa au fond des yeux.
- Tu as probablement raison, mais…
- Mais quoi ?
- La vie est longue. La maturité nous séparera, mais la vieillesse pourrait nous réunir à nouveau…
Elle le regarda d’un air étrange.
- Que veux-tu dire ?
- Qu’un jour lointain, quelque chose, je ne sais pas quoi, pourra faire que nous nous retrouverons…
- On peut toujours rêver, dit-elle en soupirant.

47 ans plus tard.

Denis alluma son ordinateur. C’était la première chose qu’il faisait après avoir pris son petit-déjeuner et fumé une cigarette. Internet était devenu le cordon ombilical qui le reliait au milieu nourricier qu’il ne s’était jamais consolé d’avoir quitté adolescent : Internet le rattachait quotidiennement à Sfax, sa ville natale, par le truchement du Forum sfaxien.

Sans raison précise, il jeta un coup d’oeil au bas de la page virtuelle. Il y avait deux nouveaux membres, un homme et une femme. Le nom de la femme le frappa : Sylviane. Il lui disait quelque chose. Pénétrant dans sa mémoire, il éveilla des souvenirs de plus en plus lointains, des souvenirs toujours plus chargés d’émotion… Sylviane… Ca lui revenait. Sylviane : son premier amour, et sans doute le dernier, car il n’avait plus vraiment aimé, ce qui s’appelle aimer, depuis. Se pouvait-il que ce fût-elle ? Elle était forcément sfaxienne, puisqu’elle s’était inscrite au Forum. Et il n’y avait pas trente-six Sylvianes à Sfax : c’était probablement la seule.

Il cliqua sur le nom, accéda à son « profil ». Elle était née à Sfax, la même année que lui. Mais le nom… Ce n’était pas le sien, celui qu’elle avait. Elle s’était peut-être mariée, auquel cas… Il regarda la photo. Difficile de savoir si cette dame dans la soixantaine était la Sylviane de ses jeunes années : on change tellement ave le temps. Il regarda la photo de plus près, zooma sur ses yeux, son regard : c’est ce qui change le moins. Une onde de choc le parcourut ; il eut la sensation de faire un bond d’un demi-siècle en arrière.
- Sylviane…, ne put-il s’empêcher de murmurer. Sylviane, c’est toi, j’en suis sûr ! Je t’avais dit que la vie qui nous avait séparés nous réunirait un jour !...

Sans réfléchir, il lui envoya un message personnel. « Je suis presque certain que vous êtes Sylviane T…Le cas échéant, vous vous souvenez peut-être encore de moi, Laurent, qu’on surnommait Denis. Si c’est vous, je vous saurai gré de me le confirmer au plus tôt. Laurent-Denis. »

Sylviane répondit rapidement au message de Denis. C’était bien elle, sa Sylviane, et elle se souvenait parfaitement de lui. Ils échangèrent de nombreux messages. Elle lui apprit qu’elle était veuve, et il lui mentit qu’il était divorcé. Ce n’était pas vraiment un mensonge, mais une vérité anticipée : il était prêt en effet à divorcer pour épouser Sylviane.

Il osa, après quelque temps, l’appeler au téléphone. Il eut du mal à reconnaître sa voix, plus grave, plus rauque, il avait l’impression de parler à une inconnue… Elle avait changé, ce n’était plus l’adolescente qu’il avait laissée à Sfax, mais une femme mûre, qui abordait le troisième âge. C’était elle pourtant, et si ses oreilles étaient perplexes, son cœur, lui, la reconnaissait.

Quelque temps et beaucoup de conversations téléphoniques après, ils décidèrent de se revoir. Ils le firent lors d’un repas – un buffet, en fait – d’anciens Sfaxiens à Paris. Bien qu’il se fût préparé, avec la photo du Forum, à ce qu’il allait voir, il fut néanmoins décontenancé en voyant la dame aux cheveux gris un peu ronde, qui paraissait beaucoup plus âgée que la mère de Sylviane, qu’il voyait quand il allait chercher sa fille chez elle. Il eut presque envie de fuir, ou de faire semblant de ne pas la reconnaître, tant il était désorienté et sûr d’avoir des mots ou des gestes qui auraient trahi son état d’âme s’il lui parlait.

Mais elle fut plus rapide que lui.

- Denis, Laurent… ?
- Sylviane…

Il resta un instant, comme sidéré, à la regarder, incapable de dire un mot. Il cherchait la Sylviane de son adolescence, sa Sylviane, dans la dame qui aurait pu être la grand-mère de la jeune fille qu’il avait aimée et qu’il n’avait pas vue mûrir, vieillir. A la vitesse de l’éclair, sa mémoire se remettait à jour, comblait le fossé que le temps avait creusé entre les deux Sylvianes.

- Sylviane, Sylviane, c’est toi, c’est fou !...

Il lui prit les mains et rapprocha son visage du sien. Quand il la vit de très près, il la reconnut complètement et ne put s’empêcher de l’embrasser sur les lèvres, comme avant.

- Il ne nous reste plus beaucoup de temps, lui dit-il presque à l’oreille, mais les quelques années qui nous restent pourraient être nos plus belles années…
- Tu crois ? lui demanda-t-elle.
En guise de réponse, il la serra tendrement contre lui.

 

Epilogue


Denis avoua à Sylviane qu’il était marié, mais elle ne voulut pas qu’il divorce. Elle ne tenait pas à briser un couple qui jusqu’alors avait été très uni.

- Tout doit continuer pour toi comme avant nos retrouvailles. Notre histoire est une histoire ancienne que le hasard, ou le destin, a réactualisée ; mais elle reste le passé et ne saurait être l’avenir. Notre amour, aujourd’hui, est plus un rêve qu’une réalité. Quoi que nous pensions et disions, c’est ce que nous avons été que nous aimons en nous, et il en sera toujours ainsi. Nous risquons, à essayer de transplanter cet amour dans le temps présent, de le tuer. Il ne peut vivre, je le crains, que dans son temps à lui. Laissons-le où il est et vivons-le, si tu veux, en marge de la réalité, du présent, comme une sorte de rêve éveillé. On se verra quand tu voudras, mais chacun de nous continuera sa vie. Ce n’est peut-être pas très moral, mais divorcer, au seuil de la vieillesse, de la mère de tes enfants le serait encore moins.
- Tu as peut-être raison, dit Denis à Sylviane. On croit toujours qu’il faut choisir, c'est-à-dire exclure. Le bon choix, c’est peut-être de ne pas choisir, mais de concilier. Les meilleures solutions sont les solutions de compromis.

La vie de Denis continue sans changement apparent, sinon qu’il semble plus jeune et plus heureux et qu’il s’absente de temps en temps pour des raisons diverses, ce qu’il ne faisait pas auparavant. Sa femme se doute peut-être de quelque chose, mais il se pourrait bien qu’elle aussi ait le sens et le goût du compromis, qui est un des piliers de la sagesse.

Quand ils renonceront à « choisir », les hommes auront fait un grand pas vers le bonheur.

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