La boule de cristal

 

Son heure était enfin venue, son heure de gloire. Il y avait pensé toute sa vie, en tout cas depuis qu'il avait commencé à penser à son avenir. Il n'avait pensé qu'à ça, tous les matins, en se rasant, toutes les journées, et tous les soirs, en s'enduisant le visage d'une crème anti-rides dans l'espoir de paraître encore plus jeune, depuis que le temps commençait à creuser ses traits. Il avait la hantise des gros plans, qui font - en haute définition surtout - d'un visage un peu buriné un visage raviné. Car il avait axé sa campagne sur sa jeunesse et son apparence, les deux choses allant de pair, tant il est vrai que la jeunesse, pour la plupart, est une affaire de corps et non, comme disait MacArthur, un état d'esprit.

 Cet ambitieux - cet arriviste, pour ses adversaires - avait tout investi dans son ambition, allant jusqu'à mettre en péril son couple, qui battait notoirement de l'aile depuis l'ouverture de la campagne. Il avait aussi heurté - en passant ses nerfs sur eux - et éloigné de lui quelques amis, et non les moindres. Ce "gagnant", qui perdait très mal, tremblait à l'idée d'une défaite qui ferait défaut dans la série de victoires qu'avait été jusque là sa vie.

 A quelques semaines du premier tour, miné par l'angoisse, il décida de consulter une voyante réputée dans le monde politique : ses prédictions, à l'instar de celles de Nostradamus, n'étaient claires que rétrospectivement, mais elle s'était fait une très bonne place, peut-être la meilleure, au soleil de la voyance. S'il allait gagner, il était inutile de se ronger les sangs. Et s'il devait perdre, autant le savoir tout de suite : il tomberait de moins haut et se ferait moins mal.

Madame Etoile le reçut avec les égards dus à son rang de chef d'un grand parti. C'était la première fois qu'il consultait une voyante, lui, le calculateur froid, le rationaliste, mais c'était plus fort que lui. Face à l'inconnu, et lorsque l'enjeu est de taille, la raison ne se suffit plus à elle-même, parce que, justement, l'inconnu n'est pas son domaine. Il avait résisté tant qu'il avait pu, mais avait dû déposer les armes.

 Il en avait un peu honte, car c'était en fait la première défaite de sa vie. Mais, se rassurait-il, une défaite secrète dont nul ne saurait rien - car Madame Etoile, c'était son intérêt, savait tenir sa langue - et qui, par surcroît, l'aiderait à gagner, en le tranquillisant. Car, il n'en doutait pas, elle allait lui prédire ce que la plupart des instituts de sondage lui prédisaient : la victoire au second tour, sinon au premier.

 Elle l'introduisit dans son cabinet clair-obscur, plein de petits objets mystérieux d'origines diverses, et le fit asseoir de l'autre côté de la petite table qui lui tenait lieu de bureau. Une boule de cristal aux reflets irisés trônait au milieu de la table.

- Je devine la question que vous vous posez, mais je n'ai, vous vous en doutez, aucun mérite particulier à le faire : n'importe qui ou presque en ferait autant !

Il s'épongea le front, bien qu'il ne fît pas spécialement chaud.

- Vous avez dû en recevoir d'autres ! dit-il sur le ton de la plaisanterie, pour détendre l'atmosphère. On est superstitieux dans ce métier, surtout à l'approche des élections...

- Surtout, mais pas seulement, répondit-elle, en sous-entendant bien des choses..

 Elle posa les mains sur sa boule. Ses doigts fins glissèrent lentement sur sa surface lisse. Elle paraissait très concentrée. Il sentit son coeur battre plus vite et plus fort. Elle ferma les yeux. Ses doigts cessèrent à un certain moment de glisser.

- Je ne vous étonnerai pas en vous disant que je vois... une victoire, le mot est faible, un triomphe même, dit-elle. Vous l'allez l'emporter haut la main sur votre adversaire. Sa défaite sera si cuisante qu'il ne s'en relèvera pas et se retirera de la politique...

Soulagé, il sourit, découvrant ses dents régulièrement détartrées. Il s'apprêta à se lever. On l’attendait quelque part.

- Je n'ai pas fini, dit Madame Etoile en regardant fixement un point de sa boule.

- Qu'est-ce qu'il y a demanda-t-il ?

- Vous allez gagner, gagner brillamment. Mais...

- Mais quoi ?

- Mais je vois aussi autre chose dans votre avenir...

 Il se leva nerveusement de sa chaise.

- Que voyez-vous donc ? demanda-t-il, presque en hurlant.

- Je vous vois, le même jour, à la une de tous les journaux et pas seulement en France, dans le monde entier...

- Mais où est le problème ? Faire parler de moi, je fais tout pour ça ! Et je sais y faire ! Bien sûr qu'on parlera de moi, et le même jour, et partout, parce que je compte faire des "coups", comme on dit. La politique-spectacle, ça me connaît : si je n'avais pas été politicien, j'aurais été dans le show-business ! D'ailleurs, aujourd'hui, ça se touche...

 - Le problème, cher monsieur, reprit la voyante, c'est que vous risquez de ne pas être en mesure de jouir du bruit que fera l'évènement que je vois...

- Mais pourquoi ? s'énerva-t-il à nouveau.

- Parce qu'il s'agit d'un assassinat, le vôtre...

 Il était ambitieux, mais son ambition n'avait d'égale que son amour de la vie. Il se rendit compte que l'important pour lui était moins d'accéder à la magistrature suprême que de gagner encore une fois. Et qu'il pouvait très bien ne pas perdre, en renonçant à se présenter. Poussé par sa mère, qui était aussi sa confidente et qui était très superstitieuse, refusant d'être le Lincoln ou le Kennedy français, il retira sa candidature en prétextant des problèmes de santé.

 Son rival fut élu avec une toute petite majorité. Sa présidence ne fut guère brillante, mais il alla jusqu'au bout de son mandat. Lequel fut marqué par un meurtre qui continue à faire couler beaucoup d'encre et de salive : celui de son ex-rival, par un individu qui, pour des raisons mal éclaircies, lui vouait une haine inexpiable.

Madame Etoile, qui n'est discrète, s'agissant de ses clients, que quand ils sont encore de ce monde, en parle volontiers, au contraire, quand ils l'ont quitté et que ça peut lui faire de la publicité. Le meurtre de l'ex-favori des présidentielles a accru notablement sa clientèle, et ses honoraires. Elle va répétant, sur les plateaux de télévision, qu'elle le lui avait prédit. Mais il avait cru que c'était en tant que président qu'il serait assassiné, ce qu'elle ne lui avait jamais dit. L'homme n'avait pas besoin d'être élu pour se faire des ennemis : il était suffisamment connu, puissant et redoutable pour en avoir. Elle va même jusqu'à dire que s'il avait été élu, la protection des présidents est si efficace qu'il aurait probablement échappé à son cruel destin. 

 

© René Bellaiche (28 juin 2013)

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