Bel moussa

Bel mouss !
Qui de nous tous n’a pas eu à se délecter de pastèque, d’une belle pastèque ;
 
 
 
une dellaah
comme on disait en pic villois-tunisien, langue vernaculaire extraordinaire inventée par les sfaxiens, capable, bien avant l’espéranto (n’est-ce pas mes chers amis !), de faire que tous puissent se comprendre sans effort particulier.
Même les siciliens, pourtant amateurs devant l’éternel de ce magnifique fruit, préféraient cette dénomination en lieu et place du revêche : ‘’muluni d’acqua’’ long à prononcer et, pour certains, ambigu. Les grecs, eux, avec leur ‘’Karpouzi’’, qui étaient conscients du manque de mordant de ce mot, avaient fini par abandonner la première place… Quant à ‘’pastèque’’, cet admirable mot sans saveur ni odeur, on avait décidé de le réserver pour l’école — Amédée Gasquet de préférence. Pic ville oblige…
Que voulez-vous ? Il n’y avait pas photo ! Dellaah c’est comme une onomatopée, il représente directement l’objet. On la voit délicieuse au ‘’del’’, et nous extasier dans la bouche au ‘’aah’’. C’est irremplaçable ; pas besoin de faire des efforts.
Dès la saison, Bab jebli était littéralement envahie de monticules impressionnants de ces cucurbitacées. À se demander si le nombre de pastèques n’était pas prémonitoire de la future population de Sfax « Un million vous dis-je ! Un million ! » Malioun ya oueldi, Malioun !
 
 
Empêtré par la coffa pendue au guidon qui empêchait mes jambes d’enfant de pédaler en toute sérénité, j’accourais vers midi assis sur le cadre du vélo de mon père. Je visais une des montagnes de dellaah qu’un vendeur connu de longue date arrangeait en permanence. Mon père m’avait recommandé : « Dis-lui, 4 kilos. Et bien mûre » Il n’en avait pas dit plus car j’avais l’habitude d’en acheter.
Mais, il ne savait pas tout…
Espérant passer un peu inaperçu, j’allais directement vers l’énorme tas et commençait à manipuler avec difficulté les grosses dellaah. Cette liberté fut de courte durée car, me connaissant, le vendeur arriva précipitamment, me prit des mains le fruit que je tenais, et me dit « Chnoua thab Guerguès, que veux-tu Georges? » ; « J’en veux une de 4 kilos, bien mûre ». Il promena alors son regard sur le tas pendant quelques secondes, puis fit son choix. « Tiens, prends celle-là »
Je ne la pris pas, et affichai une moue dubitative : « Elle est mûre ? » ; « Bien sûr ! me répondit-il d’un air méfiant. Qu’est-ce que tu crois ? »
J’attendais ce moment pour me donner de l’importance et placer la phrase magique : « Bel mouss ! Ya sidi ! » Il me regarda d’un air en dessous et, comme un avertissement, me lança « Comment va ton père ? » Sous-entendu, évidemment : fais pas trop ton petit malin sinon j'en parlerai à ton père ! D’accord : bel mouss. Mais je ne vais pas ouvrir toutes les dellaah pour toi. N’y compte pas !
Il prit un long couteau et pratiqua 4 entailles profondes formant une pyramide renversée. Après qu’il l’eut extraite, il me la tendit. Je la saisis et mordit son sommet. Il n’y avait rien à dire au sujet de son goût. Mais jouant au personnage important, je n’en montrai rien. Au contraire, je dodelinai de la tête en faisant une moue dubitative. Puis, je lui lançai : « Ya sidi, tu n’en as pas une meilleure ? » Agacé par mon attitude, et soupçonneux, le vendeur s’accroupit pour que sa tête soit à ma hauteur, et me regardant dans les yeux me dit : « Brobbi Guerghès, Yezzi mel tmenik !, je t’en prie, Georges arrête de faire des chichis »
Aussitôt, il prit la dellaah et la fourra dans la coffa. « Donne-moi l’argent et rentre à la maison. Attention avec la bescla (vélo) ! »
Satisfait de mon cinéma, j’accrochai avec peine la coffa au guidon de ma bescla, l’enfourchai, et, déséquilibré par le poids, démarrai en zigzagant dangereusement. Les vélo-taxis qui surgissaient de partout avaient ouvert un concert de sonnettes pour bien me montrer que je faisais n’importe quoi. Moi, je restais sourd et chantait à tue-tête « Allah Allah Ya baba, sidi Mansour ya baba…, le futur tube mondial sfaxien… ou peut-être : Ha ha ha… bou l’aïn Zerga » Je ne m’en souviens plus. Et, sourire aux lèvres j’allais aussi vite que possible pressé que j’étais de manger cette délicieuse dellaah……………………………………..
 
 
 
 

 

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