La Nasséria

 

En 1205, le conquérant almohade « Mohamed Ennasser » a occupé Sfax  pour la libérer des armées de « Mirougui » et « Karakouche ».

Ayant constaté l’insuffisance de la région en eau potable, il fit construire au nord de la ville, entre les routes de Téniour et de Gremda,  ce qu’on a toujours appelé, la « Nasséria », un ensemble de citernes pour la collecte des eaux pluviales, en un  endroit où se croisent et s’accumulent les eaux provenant des oueds environnants.

Le nombre des citernes ainsi érigées fut de 366 permettant de satisfaire aux besoins des habitants durant toute une année à raison d’une citerne par jour. Ce nombre a pu finalement atteindre 600 unités avec l’évolution du nombre des habitants.

De nos jours, ces citernes n’ont plus d’existence ; à leur place ont été  construits  un lycée et un foyer universitaire ; par ailleurs, la Nasséria a donné son nom à tout le quartier chic environnant, qui fait désormais partie de « Sfax El Jadida » (Le nouveau Sfax).

 

Lycée d’Ennasséria

Ci- après, un  extrait  d’un livre publié en 1899 par  Jean Lorrain intitulé « Heures d’Afrique », évoquant, sans la nommer, la Nasséria et ses citernes [1]:

« Les citernes, la source même de la vie, dans ces brûlants pays de la soif ! Entourés de longs murs, tels chez nous les cimetières, ce sont de grands espaces rectangulaires maçonnés et cimentés au dessus du sol. Des dômes y tombent de place en place, bossuant l’enclos dallé comme d’autant de tombeaux ; une ouverture carrée baille au haut de chaque dôme : ce sont les citernes.

 

Au loin la ville profile, hautes et blanches, ses murailles dentelées ; derrière, ce sont les jardins avec leurs cyprès et leurs palmiers souples, et dans l’enclos où l’eau des réservoirs dort, attendant la cruche qu'on y viendra plonger, des Arabes en burnous causent, indolemment couchés, groupe biblique, sous l'uniforme d'un spahi étendu parmi eux, spahis indigène échappé du camp et venu, lui aussi, pour surprendre les femmes, car elles défilent là une à une pour puiser aux citernes, leur cruche de terre sur l'épaule, les mystérieuses Orientales voilées.

 

Nomades aux hanches enroulées dans des cotonnades bleuâtres, petites filles aux yeux déjà mouillés de kohl et toutes bruissantes de lourds bijoux d'argent des épaules aux chevilles, Mauresques en longs suaires à la démarche balancée, toutes entrent dans l'enclos des citernes.

 

Pareilles à un cortège de lents et blancs fantômes dans cet endroit dont on dirait plein de tombes, elles processionnent entre les dômes et avec des indolences des attitudes et des gestes , (Loti écrirait millénaires,  et, en effet,  attitudes et gestes, depuis quatre mille ans et plus, n'ont pas changé), elles attachent leur cruche à une corde, la descendent dans la citerne, attendent un moment penchées, puis la remontent et la remportent suspendue sur leur dos par leur corde mouillée…  et les hommes vautrés là, les regardent…  Puis, c'est un vieil arabe escorté de deux petits enfants qui à son tour vient y puiser; il s'agit de faire boire l'âne, l'âne de la famille demeuré sur la route, et c'est une joie que cette vieillesse caduque aidée de ces deux enfances encore maladroites

Pour  manœuvrer la cruche, la corde et le baquet puis viennent d'autres femmes et puis des chameliers.

 

Tout ce monde vient s'approvisionner, l'eau est rare dans la campagne La citerne attirante  réunit autour d'elle le Maure et le nomade, le désert et la ville, la brousse et la mosquée: c'est l'endroit où l'on rencontre les femmes, et Rébecca offre toujours à boire au chameau d'Eliézer.

 

Dans le pays du sable et du palmier, les amours de Jacob sont celles d’Hassen et d’Ahmed Ben Ali ; l’Orient est stationnaire : depuis trente siècles ici, rien n’a bougé. »

 

 

Moncef Ben Salah 

24/09/2015

 

[1] Heures d’Afrique, Jean Lorrain (1855-1906) 1899 ; pages 305 à 310

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