Les ports tunisiens (Sfax)

 

Sfax est, après Tunis, le port le plus important de la Régence. Sa population, qui dépasse actuellement 45.000 habitants, dont 5.000 Européens, s'augmente à vue d'œil. La ville est vraiment curieuse à tous égards, malgré tous les changements, tous les embellissements qu'elle a subis depuis son bombardement par l'amiral Garnaull, le 16 juillet 1881, qui fut immédiatement suivi de notre occupation.

 

Sfax est l'ancienne Taphrura ou Taparura des Romains, citée dans la nomenclature des églises de la Byzacène. Les écrivains arabes, tels qu'EI Beckri et Edrissi, ne tarissent pas d'éloges sur sa beauté, et par beaucoup de côtés, elle mérite vraiment sa réputation, surtout depuis qu'assainie, nettoyée, pourvue maintenant d'égouts et d'eau potable. La ville arabe, aux rues tortueuses, aux pentes accentuées, est encore entourée de ses fortifications caractéristiques, excepté du côté de la mer et du quartier européen ; de ce côté-là, les remparts qui l'étouffaient ont été démolis. Elle s'étend, elle respire maintenant à l'aise sur les eaux du large.

 La région sfaxienne tranche sur tout le reste de la Tunisie. Ce n'est déjà plus le Sahel ; ce n'est pas encore le désert. Cependant  dès qu'on a franchi la zone cultivée, on trouve d'immenses plaines arides, desséchées, coupées seulement de sebkas salées et où ne pousse que l'alfa, dont la récolte et l'utilisation est devenue une industrie florissante du pays. La banlieue de Sfax est pourtant verte et fertile ; les cultures maraîchères lui donnent, en certains endroits, l'aspect d'un vaste jardin potager. Dans une superficie de plus de 80 kilomètres autour de la ville, la campagne est couverte de splendides oliviers cultivés sur des terrains loués ou vendus par l'Etat aux particuliers. Cette culture a donné de si bons résultats qu'on a voulu en continuer l'essai dans certains centres plus éloignés, traversés aujourd'hui par la ligne du chemin de fer de Sfax à Gafsa et Metlaoui. Il n'y a pas de doute qu'avec le temps ces essais ne deviennent heureux et se généralisent. Du temps des Romains, toutes ces régions n'étaient-elles pas couvertes d'oliviers ? Sur une largeur de 15 kilomètres environ, formée par sa petite banlieue, Sfax se cache dans la fraîche splendeur de ses jardins, à l'abri de ses vieux remparts traversés par trois portes très bien conservées, dont une surtout, la porte du Divan, surmontée d'une grosse horloge, et qui fait suite à la rue de la République.

Les rues de la ville arabe sont très animées ; elles abritent certains corps de métiers. Il y a la rue des Forgerons ; celle des Teinturiers ; ce sont, à noire avis, les deux plus curieuses. Les souks, comme à Tunis, comme à Kairouan, demeurent le centre de l'industrie et du commerce indigènes. Les cinq mosquées et les bazars ne présentent en eux-mêmes rien de bien intéressant. Sfax fait un énorme commerce d'éponges, d'huiles, d'alfas exploités par plusieurs Sociétés, dont une anglaise, de fruits et de conserves. Le chemin de fer de Gafsa qui amène à Sfax les inépuisables phosphates des mines de Metlaoui, a donné à Sfax une place extraordinaire dans la prospérité économique de la Tunisie. Elle a déterminé l'importance de la ville européenne et surtout justifié les immenses travaux entrepris pour faire de Sfax un bon port et un grand port. C'est maintenant un fait acquis.

Une ville française bien tenue, aux proportions harmonieuses, avec une église catholique, des écoles, des hôtels tout neufs, de superbes boulevards, relie maintenant au port la vieille cité arabe. C'est dans le port, au surplus, que se trouve l'âme, le ressort et la richesse de la ville.

Vue ancienne du port de Sfax

 

Le port de Sfax est exactement situé à 125 kilomètres de Sousse et par conséquent à 275 kilomètres de Tunis. Autrefois, très obstrué et très incommode, il présentait les plus grandes difficultés à la navigation. Malgré les marées qui, particularité curieuse en Méditerranée, sont sensibles à Sfax, surtout au moment des équinoxes, il était autrefois impossible aux grands bateaux d'y aborder. Il fallait jeter l'ancre à 3 kilomètres et demi du large. A cause de l’inégalité des fonds aussi bien que du peu de profondeur des eaux, les débarquements et embarquements présentaient les plus grandes difficultés.

La Compagnie concessionnaire des ports de Tunis et de Sousse a donc dû refaire complètement celui de Sfax, et ce ne fut pas la part la moins difficultueuse de son entreprise. Un bassin d'opérations de 10 hectares a été d’abord creusé à ure profondeur de 6m.50. Un chenal de lu même profondeur a été aussi ménagé sur une largeur de 22 mètres. On a installé deux quais avec tout l'outillage moderne, sur une longueur de 594 mètres.

Enfin on a creusé des chenaux suffisants pour la petite batellerie qui mènent à des dardes de 1200 m. l'une et de 5600 m. l'autre, de superficie.

Quoi qu'à proprement parler, n'ayant point d'escale, les transactions du port de Sfax se sont augmentées ces dernières années dans une proportion formidable, surtout à cause des exportations de phosphates et d'huiles d'olive. Ces dernières, en 1907-1908, atteignaient 16 millions de kilogrammes, représentant une valeur ele plus de dix millions de francs et constituant, suites années précédentes, un record qui a pu déjà être dépassé.

Un exposé des ressources de Sfax serait trop incomplet sans plus ou moins faire mention de ses pêcheries. Celles-ci, de deux sortes, sont exercées: la première ou pèche ordinaire, par une importante colonie de pêcheurs italiens et maltais sédentaire ; la seconde ou pêche des éponges, par des Grecs non sédentaires, qui reviennent tous les ans sur leurs sacolèves et passent six mois dans les eaux sfaxiennes.

Les espèces de poissons les plus communs entre Sfax et les iles Kerkennah sont les poulpes, les aiguilles, les anguilles, les mérous, les daurades, les loups, les mulets, les rascasses, les vives, les rougets, les chiens de mer, etc.

Si importante est la pêche des éponges que, par un arrêté du Directeur des Travaux publics de Tunisie, en date du I" janvier 1903, un laboratoire de biologie marine a été créé à Sfax, dans le but de déterminer, pour les côtes de la Régence, les conditions de la reproduction et de la culture des éponges. Ce laboratoire, en vue des études à mener à bonne fin, fut installé sur pilotis, en rade, par 2 mètres d'eau à marée basse, et à 1200 mètres du quai des phosphates. Il fut protégé des gros temps par un enserrement de brise-lames. Sfax est donc destiné à devenir un centre de pêche des plus importants et il serait bien à souhaiter que nos pauvres pêcheurs bretons, qui se plaignent si souvent, avec raison, de la rareté du poisson sur leurs côtes, aillent essaimer sur ces rivages, aujourd'hui favorisés à la fois par la clémence de la nature et par les récents travaux des hommes.

 

 Extraits de : « Les Ports tunisiens ». 1911

(pages 20-21-22)

 

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